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Quand la mode s'insipire du Tanakh

Ecrit par Daria Soussan

Conversation avec Kedem Sasson

Le créateur de mode israélien Kedem Sasson confectionne des tenues inspirées de l’univers biblique, démarche emblématique du rapport étonnant du judaïsme israélien avec la tradition juive.


Jean, T-shirt et crâne rasé. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, Kedem Sasson m’a chaleureusement accueillie pour la première fois il y a dix ans dans son studio, au cœur du quartier de Yafo (Tel-Aviv). Doté d’un style unique, il compte parmi les figures iconoclastes de la mode israélienne.

Porter du Kedem Sasson, c’est porter l’histoire d’un peuple, transmise de génération en génération. Dix ans plus tard, il est resté le même. Né en 1964 en Israël, d’un père égyptien et d’une mère d’origine kurde, il se considère comme anticonformiste. C’est dans les allées de son studio qu’il présente sa vision du monde, à travers ses collections de « Jalabiyas » (vêtement égyptien traditionnel originaire de la vallée du Nil), de jupes colorées, de hauts qui se nouent de plusieurs façon, de pantalons en lin, de blouses et de tuniques assorties. Créées il y a plus de vingt ans pour son épouse, dont les formes généreuses l’empêchaient de trouver des vêtements à son goût, ses tenues habillent aujourd’hui aussi bien les femmes que les hommes : en Israël, au Canada ou encore aux Etats-Unis. Formé au Shenkar College, une école d’art et de design située à Ramat Gan (banlieue de Tel-Aviv), il travaille à partir de fibres naturelles, avec une palette de couleurs dans des tons de gris, beige, noir, sable ou rouge... Des créations qui ne sont pas sans nous rappeler ce que véhicule l’imaginaire collectif quant au « look » de nos ancêtres. La Tora détaille d’ailleurs minutieusement les habits des prêtres : « Tu confectionneras pour Aaron ton frère des vêtements sacrés, insignes d’honneur et de majesté. » (Exode 28,2). « Pour les fils d’Aaron également tu feras des tuniques et pour eux aussi des écharpes ; puis tu leur feras des turbans, signes d’honneur et de dignité » (id. 28,40). Quant au juif séculier, il porte des franges rituelles (tsitsit) qui, selon un code symbolique complexe, introduit de la transcendancedans le vêtement. Le textile se lit commeun texte...

Un sentiment que me confirme Kedem Sasson, lorsqu’il m’explique que pour créer il s’inspire des paysages du Tanakh :« Si j’aime traduire dans mes vêtements la beauté des paysages et des objets ethniques que je collectionne au cours de mes différents voyages, la Tora est essentielle dans mon processus de création et m’inspire. C’est une évidence, la Tora fait partie de moi. » Confession surprenante dans la fashion sphère classique.

Est-ce là toute la complexité de la société israélienne qui maintient, dans un monde en pleine mutation, un lien viscéral avec ce texte ancestral ? Kedem Sasson a grandi dans un environnement non pratiquant dans la banlieue de Tel-Aviv (Givatayim) mais puise cependant son inspiration dans les textes bibliques. Rappelons toutefois que le Tanakh est dispensé dès le plus jeune âge dans toutes les écoles israéliennes et qu’il constitue un bagage culturel comparable à celui de l’histoire nationale enseignée ailleurs dans le monde. C’est le résultat du pacte conclu entre Ben Gourion et les rabbins à la création d’Israël : établir un lien entre l’identité nationale et le caractère « juif » de l’État. Comme un socle rassurant et fédérateur dans une société tiraillée entre traditions et modernité. Avec cette soif de vivre, si connue, sur fond de guerre. Kedem Sasson considère que le « vêtement représente un mode de vie » qui intègre le paysage local, les dangers immédiats, tout autant que le mode de vie israélien, la culture et l’attachement aux textes qui lui confèrent ce caractère unique.

Publié le 01/03/2019


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