Numéro 2 - Retour au sommaire

Léonard Cohen, baladin juif de notre époque

Ecrit par Gérard Rabinovitch - Philosophe et sociologue. Directeur avec Chantal Ringuet de l'ouvrage collectif : Les Révolutions de Léonard Cohen, paru aux Presses de l'Université du Québec, 2016 (Lauréat du Canadian Jewish Literary Award, 2017).

Chir Hachirim (Cantique des Cantiques) de notre temps, à la fois profane et spirituelle, l’œuvre de Leonard Cohen conte, à travers ses chants, la poétique de l’homme tentant d’advenir à son humanité.


Il est né Eliezer ben Nisan ha’Cohen, près de Montréal, en 1934. Au sein d’une famille juive polonaise par son père « confectionneur ». Son grand-père paternel fut le premier président du Congrès juif canadien, et le fondateur du Canadian Jewish Times. Son grand-père maternel était rabbin, réputé fin lettré talmudiste. Il fit ses études à l’Université McGill. Il y rencontra un maître : Irving Layton, poète canadien d’origine juive roumaine, né Israël Pincu Lazarovitch. C’est Irving Layton qui publia les premiers poèmes de Cohen en 1956.

En 1960, on le voit à Hydra. Ile grecque refuge d’artistes et de poètes. Il y écrit romans et poèmes. En 1966, on le découvre grâce à Judy Collins qui fait un succès d’un de ses poèmes mis en musique : Suzanne. Ouverture du chemin d’auteur-compositeur. Il adopte et adapte alors pour la circonstance les rythmes et timbres de la musique folk qu’il aimait déjà adolescent, puis du rock. En 1967, il ajoute à son arc la corde de l’interprète, avec la sortie de son premier album, Songs of Leonard Cohen. En 1969, ce sera Songs from a Room, qui installe pour toujours : Bird on the Wire, Story of Isaac, The Partisan. En 1970, il se produit, nouvelle consécration, sur la scène du mythique Festival de l’île de Wight, passant juste après Jimi Hendrix.

En 1973, il sera dans le Sinaï pour soutenir les troupes de Tsahal. Il en composera deux chansons : Who by Fire, inspirée d’une prière de Kippour, et There Is a War. En 1984 avec Various Positions, il offrira au monde Dance Me to the End of Love et Hallelujah et un recueil de poèmes Book of Mercy. En 1992, The Future, avec en guise d’avertissement : « I’ve seen the future, brother : it is murder. » En 2006, paraÎt un nouveau recueil de poèmes Book of Longing. Une trame narrative juive, un démarquage des récits bibliques, et un référencement allusif et insistant à ceux-là constitueront l’arrière-fond séminal et fécond en continuum de ses poèmes et chansons, empreints d’errance, de lucidité, et de mélancolie.

Un moment, certains ont glosé sur les cinq années de retraite bouddhiste, pour interroger la judéité de Cohen, bien que, selon les témoins les plus sûrs, il continuait à respecter le chabbat, comme il l’a d’ailleurs toujours fait durant ses tournées. Mais qui sait si, sous le kesa du moine zen, il n’accomplissait pas le signifié de son nom ?

Parler d’«identité» juive au sujet de Leonard Cohen serait mal dire, et insuffisant. Mal dire parce qu’« identité » est une notion frelatée, trop congruente aux standards de la culture du narcissisme de notre époque. Notion douteuse, voire contaminée par les minauderies des postures échangeables. Et insuffisant, parcequ’elle ne rend pas raison de l’âme juive de Cohen. De sa position de sujet.

On lui substituera celle d’emplacement, notion proposée par la psychanalyste Sabine Prokhoris. Emplacement désignera l’épaisseur d’une histoire familiale et personnelle qui fait la matière d’un sujet humain. Ça désignera encore les expériences qui engagent ce sujet, ainsi que les montages de valeurs qui l’articulent.

Restituer l’emplacement juif de Leonard Cohen, c’est ne pas réduire sa judéité à un seul aspect généalogique, « religieux », ou « ethnique », mais comme le fruit d’une Civilisation. Leonard Cohen se présente, pour qui va le lire et veut bien l’écouter, comme un fruit délicat de l’arborée de Civilisation juive. Fruit composite, témoin, rétif et aimant, en condensé sublime de la « Condition du juif moderne » pour paraphraser une expression d’Hannah Arendt. C’est avec ce viatique qu’il a rejoint l’assemblée des plus grands poètes juifs du XXe siècle : Haïm Bialik, Joseph Brodsky, Yehuda Amichaï, André Spire, Kadia Molodowsky, Selma Meerbaum-Eisinger, Itzik Manguer, Edmond Jabès, Claude Vigée, Jacob Glatstein, Avrom Sutzkever, Peretz Markish, Tristan Tzara, Ghérasim Luca, Nelly Sachs, Paul Celan, Benjamin Fondane, Ossip Mandelstam, Irving Layton... Dans la magnificence de son dernier recueil, You Want it Darker, sorti juste avant son décès, et pour lequel il avait enrôlé le chœur de la synagogue Shaar Hashomayim – comme sa vie durant –, à la question passant, depuis le Gan Eden, comme un souffle par-dessus les débâcles de l’épopée humaine ; à la question inaugurale impérative et lancinante, désolée et alarmée, adressée à sa créature, et de laquelle tant se défilent et s’esquivent : « Où es-tu ? » (Ge- nèse 3,9) ; Leonard Cohen, comme Abraham (Genèse 22,1), comme Isaïe (52,6), répondit : « Je suis là » : « Hineni, Hineni, I’am read, My Lord... »<

Publié le 01/03/2019


Si cet article vous a intéressé partagez le

https://www.leclaireur.org/magazine/article?id=58