Numéro 15 - Retour au sommaire

Edito

Ecrit par Jérémie Haddad

Dans une scène culte du film Karaté Kid[1], maître Miyagi, jardinier de son état, accepte d’apprendre le karaté au jeune Daniel LaRusso. Mais, plutôt que de commencer l’enseignement de l’art martial, il lui enjoint de repeindre sa palissade, de lustrer et de frotter sa voiture, ainsi que de poncer le parquet. Au bout de corvées exténuantes, Daniel se plaint d’avoir servi de larbin plutôt que d’avoir été initié au karaté. C’est alors que maître Miyagi révèle le pot aux roses : la répétition incessante de gestes identiques aura façonné des réflexes et des combinaisons qui s’avèreront être les mouvements de base utiles au combat. J’ai revu Karaté Kid récemment en me disant que ce film, qui sent bon les années 1980, aurait terriblement vieilli. Raté. Il n’a jamais été aussi actuel à une époque où nous avons le sentiment que tout est accessible facilement via la pression d’un bouton ou d’un écran. Pourquoi ?

Parce que l’effort, la routine et la répétition sont supérieurs au talent, à la grâce et à la spontanéité.

Cette affirmation est valable dans des domaines aussi variés que le sport, les arts ou même la recherche scientifique. Il suffit de prendre au sérieux les déclarations des plus grands représentants de ces domaines pour l’accepter. Mais cette phrase serait-elle aussi pertinente pour une vie spirituelle de qualité ?

À tous les jalons de l’histoire du judaïsme, depuis la Bible jusqu’aux penseurs récents, la recherche de l’effort et le refus d’une grâce mystique ont toujours prévalu. Yeshayahou Leibowitz aimait répéter que la première phrase du plus fameux code de loi du judaïsme ne consistait ni en une grande déclaration sur Dieu, ni en un appel à l’atteinte de mondes supérieurs, mais, plus prosaïquement, en une incitation à l’effort : « Il faut se fortifier comme un lion pour se lever le matin afin de servir son créateur.[2] »

C’est aussi ce que met en exergue Emmanuel Levinas, dans son magnifique texte « Une religion d’adultes »[3] :

La voie qui mène à Dieu mène donc ipso facto – et non pas par surcroît – vers l’homme ; et la voie qui mène vers l’homme nous ramène à la discipline rituelle et à l’éducation de soi. Sa grandeur est dans la régularité quotidienne.

Voici un passage où trois opinions sont énoncées ; la deuxième indique la façon dont la première est vraie, et la troisième indique les conditions pratiques de la deuxième :

« Ben Zomma a dit : J’ai trouvé un verset qui contient toute la Thora : Écoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un.

  • Ben Nanas a dit : J’ai trouvé un verset qui contient toute la Thora : Tu aimeras le prochain comme toi-même.
  • Ben Pazi a dit : J’ai trouvé un verset qui contient toute la Thora : Tu sacrifieras un agneau le matin et l’autre au crépuscule.
  • La loi est selon Ben Pazi. »

Et Rabbi, leur maître, se dressa et décida :

La loi est effort. La quotidienne fidélité au geste rituel demande un courage, plus calme, plus noble et plus grand que celui du guerrier. 

Non seulement l’effort est nécessaire, mais il est surtout indispensable pour accomplir le message divin et sculpter le destin juif à travers les époques. Et de surcroît, plus que la réussite, c’est bien l’effort (amal en hébreu) et le travail (avoda) qui sont susceptibles d’apporter une véritable satisfaction, en d’autres termes, son goût.

Il devenait donc plus qu’urgent que nous mettions ce concept à l’honneur dans les colonnes de L’éclaireur, pour les jeunes mais aussi les moins jeunes !

 

[1] Karaté Kid, de John G. Avildsen, 1984.

[2] Choul’han Aroukh 1,1.

[3] Inclus dans le recueil Difficile Liberté. Passage cité par le Maharal de Prague dans Netivot Olam, Ahavat Re’a, 1

Publié le 04/03/2022


Si cet article vous a intéressé partagez le

https://www.leclaireur.org/magazine/article?id=416