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Hors du temps

Ecrit par Entretien avec Michel Nedjar

Hors du temps

 

Le peintre Jean Dubuffet nomma « art brut » les productions de personnes exemptes de culture artistique. Cette forme d’art donne l’impression d’être hors du temps. Rencontre avec l’un des plus grands artistes contemporains dont l’œuvre aborde notamment l’identité juive.

 

Entretien avec Michel Nedjar, sculpteur

Propos recueillis par François Ardeven

 

Michel Nedjar, puisque ce numéro est consacré au passé et au progrès, il est absolument naturel de donner toute sa place à l’art qui a toujours été peut-être le plus subtil indicateur de leur équilibre instable. Modernisme, classicisme, avant-garde, ces mots et ces notions battent plus qu’on ne le croit la forme du temps. Vous êtes un des plus grands acteurs de l’art brut. Votre œuvre est admirée dans le monde entier, reconnue. Vos Poupées Pourim estampillent par exemple aujourd’hui les billets du Musée d’art et d’histoire du judaïsme au même titre qu’un paysage de Chagall. On peut depuis la fin septembre voir dans une grande exposition au château de Chamarande[1]* l’état actuel de votre travail. L’art brut serait-il devenu classique, rangé « sagement » dans l’histoire de l’art ? Est-il encore le gardien d’une forme d’archaïque, d’un « temps zéro » et d’un éternel ailleurs dans la représentation ?

Quarante ans très exactement après que Jean Dubuffet eut reconnu votre pleine appartenance à « l’art brut », quelle définition aujourd’hui en donneriez-vous ?

Je donnerais encore aujourd’hui la définition de Dubuffet. L’art brut est fabriqué hors les académies. Des autodidactes, des gens qui avaient déjà un métier, des maçons, des couturiers des couturières, des pâtissiers ont créé eux-mêmes leur propre technique. L’art brut c’est du jus d’existence. Ce sont des inventions formelles. C’est difficile à expliquer. De leur fond intérieur, ils créent une mythologie et une cosmogonie singulière. Voilà comment je pourrais parler de l’art brut.

 

Nuit et brouillard d’Alain Resnais, que vous découvrez à sa diffusion, déclenche en vous un processus de création fondamental. Comment ce moment vit-il encore en vous ?

Ce film m’a sorti de l’enfance. Quand je l’ai vu, j’avais 14 ans. Je ne connaissais pas grand-chose à la culture juive. Nos parents après la guerre nous ont donné des prénoms très chrétiens. Ils avaient tellement souffert qu’ils nous ont protégés. Nuit et brouillard m’a révélé que j’étais juif et ce qu’on pouvait faire aux Juifs, et je dirais presque m’a révélé le malheur d’être juif. Après ce film et cette révélation, je peux dire que je me suis trimbalé avec un cadavre qui marchait à côté de moi. Grâce à la création, j’ai pu, au lieu de faire une analyse, faire que ce cadavre ne prenne pas trop de place dans mon existence pour pouvoir survivre.

 

L’art brut fait parfois penser à l’art préhistorique, à un art d’avant l’écriture, au totem presque. Vos célèbres « chairdâmes » donnent l’impression d’être d’une autre civilisation.

C’est exact, tout à fait exact, mais pas toujours. L’art brut, c’est immense, l’art brut ce n’est pas un mouvement, ce n’est surtout pas un mouvement. Ce sont des singularités qui apparaissent de temps en temps et qu’il faut trouver, ce n’est pas un groupe, ce sont des gens isolés. Pourtant, vous avez raison : on peut faire des analogies, mais pas toujours. L’important avec l’art brut est de ne jamais généraliser. Chaque œuvre apporte son originalité de forme et de fond. Certaines œuvres font sans doute penser aux œuvres de la préhistoire, d’autres proviennent d’inventeurs. Chacun apporte son monde et sa forme d’expression.

 

Vous êtes issu d’une famille de tailleurs. Cette activité que vous avez exercée innerve vos « coudrages ». Comment les présenteriez-vous à qui ne les connaîtrait pas encore ?

J’étais prédestiné à devenir tailleur, comme mon père. J’étais nul à l’école, zéro zéro zéro partout, sauf en dessin bien sûr. Comme, déjà petit, je savais piquer à la machine à coudre et que je faisais des vêtements aux poupées de mes sœurs, mes parents m’ont dit que je serai tailleur comme mon père. Je suis allé à l’école de l’ORT, rue des rosiers, à Paris, une fois par semaine. J’étais apprenti tailleur. Dans les années où j’ai commencé ces poupées très sombres, il y eut un rejet du métier de tailleur, peut-être de mon père, de son métier, et rejet aussi de la machine à coudre. Depuis quelques années, je suis retourné au métier de tailleur mais pour coudre tout à fait autre chose, pour fabriquer autre chose qu’un vêtement, ou alors un vêtement qui serait peut-être ? un vêtement d’ailleurs. Ailleurs, tailleurs.

 

Vos dernières œuvres pourtant – les chevauchements – signalent votre intérêt pour l’écriture. Les Poupées Pourim, santons magnifiques, illustrent le Livre d’Esther. Quel lien faites-vous aujourd’hui entre l’écriture (et vous écrivez beaucoup) et votre œuvre plastique ?

Depuis quelques années, j’écris beaucoup. Je prends l’écriture comme un geste pictural. J’écris encore mes lettres à la main, disons que je les dessine, j’en fais une œuvre pour combattre la syntaxe, la lettre ennuyeuse. Pour moi, écrire, c’est dessiner. Avec un mot que je répète à l’infini comme le mot « expérience » – je ne sais pas pourquoi, j’adore ce mot –, je le peins sur une grande feuille, plus de cent fois parfois. Je le dessine, je le peins, je l’inscris. Des mots reviennent ainsi : « animo » que j’écris avec un O à la fin comme une cerise, « oiso », « chapo ».  Tout cela est une façon de rester dans l’invention, la création, d’ouvrir l’imaginaire et la matière de l’originaire.

 

Le philosophe Michel Foucault définit de façon lapidaire la folie comme l’absence d’œuvre. L’art brut semble le contredire. Que diriez-vous aujourd’hui du rapport de votre travail et de la folie ?

J’ai du mal à répondre à ça. Moi-même je ne sais pas trop, et je regrette souvent d’avoir dit ceci ou cela. Avec la folie : qui est fou ? Quelle est l’œuvre d’un fou ? Par rapport à une œuvre d’artiste contemporain ? Il y a quelque chose de toute façon qui me fascine dans une « œuvre de fou », dans ce qu’on appelle une « œuvre de fou ». Il se passe quelque chose d’extraordinaire. Quand je regarde une œuvre de fou, par le regard, je sens physiquement quelque chose qui se réveille dans mon corps et c’est physique. Il y a comme une énergie. Je dis toujours que cela recharge mon énergie. Est-ce la pulsion du dessin ? On peut dire que ces dessins sont presque toujours des pulsions. Je n’ai pas l’oreille absolue. C’est une capacité que j’admire beaucoup. Je pense qu’avec l’expérience dans ce monde d’art certains ont l’œil absolu. Je peux quant à moi voir tout de suite si une œuvre que je découvre relève de l’art brut, ou pas. Aucune théorie n’est possible, surtout pas. Rester toujours dans cette question : pourquoi une œuvre me sidère et pénètre en moi et bouleverse mon corps. J’ai le sentiment que c’est mon corps qui regarde l’œuvre, c’est tout mon corps et ça me chavire. Je n’éprouve pas cela avec l’art contemporain où il faut une note ou bien trois pages d’explications pour comprendre ce que l’artiste a fait ou voulu faire. Dans l’art brut c’est direct.

 

Qui découvre vos œuvres est ébloui par le sentiment de naissance qu’on éprouve. L’éprouvez-vous aussi en les faisant ?

J’adore travailler, j’aime travailler. Cela me met dans un état de transe. Je ne sais jamais ce que je fais. Je n’ai aucune idée de la façon dont l’objet, ou le dessin, ou la peinture, va se terminer. Je suis inquiet au début, très très inquiet. Je ne vois rien, et petit à petit l’objet – ou l’œuvre – se manifeste et prend sens. À la fin, je peux reconnaître l’objet. Au début jamais. Je dis aussi que j’entre en création. Ce n’est pas toujours possible. Il y a des jours où je ne peux pas. Il y a des jours merveilleux où je peux entrer en création. Le temps s’arrête et c’est alors un autre temps.   

 

Merci Michel Nedjar

 

 

 

[1] *Domaine départemental de Chamarande, exposition « Michel Nedjar : filiations », jusqu’au 9 janvier 2022.

Publié le 04/02/2022


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