Numéro 14 - Retour au sommaire

L'édito de Jérémie Haddad

Ecrit par Jérémie Haddad - Président des EEIF

Lorsque j’étais animateur E.I., une petite histoire passant pour une parole de Tora m’horrifiait. C’était l’histoire de la planche à clous. Elle est assez simple à comprendre : « À chaque mauvaise action que tu fais, dit un père à son fils, tu planteras un clou dans une planche. À chaque bonne action, tu en enlèveras un. » Après beaucoup d’efforts, le fils réussit à extraire tous les clous qu’il avait auparavant plantés. Mais le père lui fait remarquer : « Tu as réussi, certes, mais regarde dans quel état se trouve la planche. Elle est pleine de trous. Lorsque tu fais des mauvaises actions, quel que soit ton comportement ultérieur, ça laisse des traces. »

J’avais demandé aux autres animateurs qu’on ne l’utilise plus en activité parce cette histoire me semblait nier tout ce que la tradition juive nous dit de la téchouva, c’est-à-dire cette capacité à transformer le passé grâce à une nouvelle perspective de vie. Elle est bien illustrée par une phrase célèbre de Resh Lakish, grand sage du Talmud qui était pourtant au début de sa « carrière » un bandit de grand chemin : « Grande est la téchouva, car les fautes intentionnelles du passé sont désormais comptées comme des mérites » (Yoma p. 86b). Cette phrase est parfaitement inouïe et presque illogique : le passé est le passé ! Il est impossible de le changer !

Cette notion est pourtant au cœur du judaïsme et de son rapport au passé. Comme le dit le rav Sacks, elle nous montre qu’il faut distinguer deux sortes de passé. La première est la description des événements passés. On appelle cette première catégorie « l’histoire ». La seconde sorte de passé est la signification que l’on donnera à ces événements. Le sens que nous allons leur donner est évolutif, mouvant, variant en fonction de notre futur et de ce vers quoi nous tendons. Le Pessa’h d’après l’Inquisition de 1492 ne sera pas le même que le premier Pessa’h fêté au sein de l’État d’Israël en 1949. Appelons cela « la mémoire renouvelée ». 

Yosef Hayim Yerushalmi, dans son livre Zakhor, une œuvre majeure évoquée dans ce numéro, montre magistralement que les Juifs sont intrinsèquement parfaitement indifférents à l’histoire. Avant le XIXe siècle, il n’y avait pas ou très peu d’histoire juive. Les événements statiques du passé n’intéressent pas les Juifs*. En revanche, en renouveler le sens à chaque génération, faire ce travail d’interprétation du passé, qui peut donc changer du tout au tout en fonction d’innovations herméneutiques, voilà la spécificité du Juif ! 

Nous tentons donc ici de casser les idées reçues : non, le judaïsme n’est pas une glorification du passé. Non, nous n’adhérons pas au cliché consistant à penser qu’il faut connaître son histoire pour mieux maîtriser son futur. C’est au contraire le sens que nous voulons donner à notre avenir qui permettra, comme la dynamique évoquée par Resh Lakish, de transformer le sens que nous donnons à nos textes et à notre passé.

Comment les « Bâtisseurs du Temps » appréhendent-ils ces relations souvent complexes entre passé, présent, futur et responsabilité, c’est l’objet de ce numéro qui invite chacun d’entre nous à se « souvenir de son futur ».

 

*La phrase est volontairement provocatrice mais il faut en retenir le sens plus injonctif que descriptif.

Publié le 03/12/2021


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