Numéro 8 - Retour au sommaire

Etude biblique à quatre voix

Ecrit par David, Léa, Sarah, Théo

Le terme araméen ‘havrouta désigne le compagnon d’étude et, plus généralement, le fait d’étudier les textes à deux. Ceci afin de les rendre vivants et, dans la confrontation féconde, de faire jaillir des commentaires inédits. Les éditions traditionnelles de la Bible présentent le texte encadré de nombreux commentaires de théologiens d’époques variées et ayant des approches diverses, parfois contradictoires. Mais l’étude est l’affaire de tous et la découverte des commentaires classiques n’exclut pas d’en envisager d’autres. Au contraire, la parole des sages attise notre intérêt pour le verset et notre désir d’apporter une touche personnelle à la lecture infinie des textes. Un enseignement de la kabbale dit même que chaque âme est porteuse d’un commentaire original (‘hidouch) qu’aucune autre ne peut formuler à sa place.

Pour donner vie à cette idée, nous avons réuni quatre jeunes E.I. – qui ont étudié tout en respectant les règles sanitaires en vigueur en pleine pandémie – et les avons invités à lire un verset biblique avec la plus grande attention. Nos quatre participants ont pu découvrir ensemble l’explication de Rachi, le célèbre commentateur français du Moyen Âge, ainsi que celle du Ramban (Rabbi Moché ben Na’hman, dit Na’hmanide, 1194-1270) – qui s’oppose souvent à Rachi –, les renvois du Tora Témima (Rabbi Baruch Epstein, 1860-1941), qui associe à chaque verset tous les passages talmudiques qui s’y réfèrent et enfin les commentaires du rabbin Jean Schwarz (1917-1987), auteur d’un remarquable commentaire de la Tora : Une règle de vie.

Le verset qui nous intéresse est extrait du Lévitique, le troisième livre de la Tora.

« Ne haïs pas ton frère dans ton cœur, réprimande, réprimande ton ami et ne te charge pas d’une faute à son propos. » (Lévitique 19, 17)

 

Léa.  Ce verset est surprenant. Premièrement, on ne comprend pas l’enchaînement entre les trois idées : l’interdiction de la haine, l’obligation de réprimander et le fait de ne pas commettre de faute. D’ailleurs, de quelle faute s’agit-il ? Deuxièmement, le verbe « réprimander » est répété, ce qui est étonnant.

Theo. Autre chose intrigante : on passe de « frère » à « ami ».  Parle-t-on de la même personne ? Et puis, s’agit-il des Juifs ou est-ce que ce verset a une portée universelle ? On peut aussi se demander pourquoi on interdit la haine « en [s]on cœur ». La haine est un sentiment qui implique forcément le cœur, non ?

David. On peut aussi remarquer que les formulations sont toutes négatives : ne pas haïr, ne pas fauter, puis « réprimander » donc dire ce qu’il ne faut pas faire. D’ailleurs, la Tora demande d’aimer son prochain, donc pourquoi revenir sur le sujet en disant qu’il ne faut pas le haïr ?

TORA TEMIMA

 

Réprimande, réprimande. Le premier verbe concerne le devoir pour le maître de réprimander le disciple, le second le devoir pour le disciple de réprimander le maître (Talmud de Babylone, traité Baba Metsia, p.31a).

Réprimande, réprimande. Le verbe est répété pour te dire que, s’il le faut, tu renouvelleras ta réprimande même cent fois. (Idem).

 

 

Sarah. Je crois que la Tora nous explique comment ne pas avoir de haine envers l’autre : en ne gardant pas en nous de sentiments négatifs mais en exprimant clairement nos désaccords. Ces commandements sont évoqués dans un même verset car la réprimande explicite permet d’éviter de ruminer des sentiments négatifs. 

Theo. Ou alors on peut dire que la Tora nous apprend qu’on n’a le droit de réprimander autrui qu’à condition de le faire sans haine. Il faut le faire par devoir, pour le bien de l’autre et non pas pour passer ses nerfs sur lui.

Léa. À propos de la répétition du verbe « réprimander », le Talmud propose quelques commentaires mais, selon moi, l’idée est la suivante : on doit d’abord se réprimander soi-même avant de faire des reproches à l’autre. D’ailleurs, on n’est pas crédible si on critique ce que fait l’autre, alors qu’on a le même défaut ou qu’on commet les mêmes erreurs. 

David. Je propose une autre idée : on doit d’abord réprimander l’autre de façon allusive et délicate, mais s’il ne comprend pas ou qu’il fait semblant de ne pas saisir, là, on doit exprimer les choses clairement. D’où la répétition.

Concernant les mots « frère » et « ami », j’ai l’impression que la Tora nous dit que cette mitsva ne concerne que les personnes dont nous sommes très proches (qu’on considère comme des frères). S’il s’agit d’un « inconnu » qui de toute façon ne nous écoutera pas, on n’a pas d’obligation de lui faire la morale et de jouer les Zorro.

Sarah. Je ne suis pas d’accord. Il me semble que la Tora exige que nous réprimandions toute personne qui agit mal au nom de la fraternité qui unit tous les hommes. Il faut considérer tout le monde comme un ami et même comme un frère, c’est pourquoi la Tora utilise les deux termes.

Theo. Quant à moi, je pense que la Tora nous oblige à réprimander l’ami mais pas le frère. Nous sommes assez proches de ce dernier pour l’aider à progresser en lui montrant l’exemple, sans avoir besoin de formuler de reproche.

Sarah. De quelle faute parle la fin du verset ? Rachi pense que nous pourrions fauter dans notre façon de réprimander autrui. Ramban n’est pas d’accord et considère que ne pas le réprimander nous rendrait complice de sa faute. Peut-être que la Tora nous dit aussi de ne pas fauter dans le sens où si on ne le réprimande pas et qu’il ne change pas de comportement, nous allons nourrir de l’animosité envers lui et allons finir par nous venger ou par lui faire du mal. En le réprimandant, on évitera une telle faute. 

David. Selon moi, celui qui faute ne sait pas toujours que ce qu’il fait est mal. Alors que celui qui pourrait le réprimander mais qui ne le fait pas, lui, sait qu’il y a une faute. C’est pourquoi la Tora lui demande d’agir car il sait qu’il y a un problème et que, s’il ne dit rien, la faute commise sera la sienne. Pour ainsi dire, c’est par sa seule faute qu’il y a une faute commise. 

Publié le 21/08/2020


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