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La soumission à l'autorité

Ecrit par Entretien avec Jean-Gabriel OFFROY - Psychosociologue

Entretien avec Jean-Gabriel OFFROY

Jean-Gabriel Offroy, que nous apprend l’expérience de Stanley Milgram quant à notre rapport à l’autorité ?

D’abord, rappelons l’expérience. Milgram et son équipe publient une annonce dans un journal afin de trouver des volontaires pour une recherche sur la mémoire et l’apprentissage. Un volontaire, appelons-le Jim, se présente à l’université et se retrouve face à un expérimentateur en blouse blanche et à un autre volontaire, John. Un tirage au sort indique que Jim sera le professeur et John l’élève. Jim va devoir lire une liste de mots à John, qui devra les restituer. Si John fait une erreur, Jim devra lui envoyer un choc électrique. Il dispose d’un cadran qui va de 15 à 450 volts. Et des indications précisent la dangerosité du choc : léger, modéré, fort, très fort, intense, extrêmement intense, attention choc dangereux à 275 volts, pour se terminer, à 435 volts par « XXX ». John est attaché et l’expérience débute. Jim commence par envoyer 15 volts et poursuit jusqu’à 450 volts de décharges au pauvre John, qui, tout le long de l’expérience, va protester, dire que c’est trop douloureux, demander qu’on arrête. Puis il cessera de répondre. Pendant ce temps, l’expérimentateur pousse Jim à continuer. Et Jim, malgré son désir d’arrêter, malgré ses scrupules, va aller jusqu’à 450 volts, comme 66 % des sujets.

Ce terrible résultat, complètement inattendu, puisqu’on avait prédit que 2 sujets sur 1000 iraient jusqu’à 450 volts, va conduire Milgram à proposer 19 variantes, en jouant sur la distance entre les deux sujets, entre le sujet et l’expérimentateur, en introduisant un désaccord entre deux expérimentateurs, en introduisant des sujets rebelles…

Évidemment, toute cette expérience était truquée. John ne recevait aucun choc électrique. C’était un acteur qui mimait la douleur, et les retrouvailles, après l’expérience, étaient touchantes.

L’hypothèse de Milgram était de démontrer que l’obéissance n’est pas innée, elle ne répond pas à la génétique, qu’on ne peut pas l’expliquer par la personnalité, mais uniquement par la situation sociale. Donnons-lui la parole. Le but de l’expérience : « étudier les réactions de l’individu placé au centre d’un conflit entre sa conscience et l’autorité » (Milgram, 1974, p. 7). Il rejoint Hannah Arendt sur la « banalité du mal », en montrant que des gens ordinaires et sympathiques peuvent accomplir des actes monstrueux. « C’est peut-être là l’enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction » (Milgram, 1974, p. 22).

En tant que psychosociologue, j’ajouterais qu’il faut tenir compte d’autres facteurs, telles l’idéologie, la personnalité, comme l’a montré la recherche de Theodor Adorno et les travaux de Wilhelm Reich, et même de facteurs biologiques, ainsi que l’ont montré certaines recherches, avec la mesure physiologique du tonus vagal. L’explication sociale de Milgram n’est donc qu’une partie de ce phénomène complexe de l’obéissance, qui est bio-psycho-social. Il faudrait aussi pouvoir expliquer pourquoi un nombre non négligeable de personnes ont refusé d’obéir. On s’aperçoit, par exemple, que le positionnement politique et le fait d’être activiste jouent un rôle dans la désobéissance.

Néanmoins, Milgram met quand même bien en valeur le fait de la distance avec la victime : 30 % vont jusqu’à 450 volts quand ils ont dû toucher la victime. Il est plus facile de lâcher une bombe qui va tuer des millions de personnes que de trucider un homme avec un couteau. De même, la distance de l’expérimentateur ou encore le désaccord entre deux expérimentateurs.

 

Cette expérience a été très controversée, pour des raisons méthodologiques et déontologiques. Ses résultats sont-ils à prendre au sérieux malgré tout ?

Depuis la parution de sa recherche, Milgram a été parfois très critiqué et sa carrière en a été affectée. Le but de l’expérience est noble. Mais on lui reproche, au niveau éthique, d’utiliser des méthodologies critiquables. La préoccupation éthique, au niveau des moyens mis en œuvre, se traduit par deux questions :

1/ Une telle expérience peut-elle nuire aux participants, peut-elle causer des dommages aux personnes impliquées ?

2/ Est-ce que les sujets impliqués dans l’expérience ont donné leur plein consentement en connaissance de cause ?

Dans le cas de l’expérience de Milgram, on peut s’interroger. Peut-être vous-même, vous êtes-vous posé des questions. Peut-être vous êtes-vous dit : « Mais ce sont les expérimentateurs qui sont des sadiques, ils obligent les sujets à infliger des traitements cruels à une personne humaine. » De nombreuses critiques ont été adressées à l’expérience de Milgram, dans les milieux de la psychologie scientifique américaine. On peut les regrouper en deux grandes catégories :

1/ Le mensonge, la supercherie, la mise en scène effectuée par les expérimentateurs,

2/ Le stress important causé aux sujets et le risque de fortes perturbations pour avoir accompli un acte aussi grave.

Mais Milgram répond à toutes ces critiques. En ce qui concerne le stress causé aux sujets et le risque de sérieuses perturbations, il répond que,

a) Au départ, personne n’avait prévu une telle réaction, puisque tout le monde pensait que les sujets n’iraient pas au-delà d’un seuil très léger de choc et que donc ils ne ressentiraient aucun stress. C’est évidemment le risque, et même l’intérêt, de toute recherche scientifique : aboutir à des résultats inattendus. Ce ne sont donc pas les expérimentateurs qui ont induit le stress, ce sont les sujets eux-mêmes.

b) En cours de route, évidemment, il reconnaît qu’au bout d’un certain temps « Il devenait évident que certains iraient jusqu’au niveau de choc maximal et que d’autres subiraient un stress considérable. C’est seulement à partir de ce moment critique que nous pouvions nous demander s’il y avait lieu ou non d’abandonner notre projet. Si je me suis finalement décidé à poursuivre, c’est que, d’une part, je n’ai constaté, au cours des expériences successives, aucune répercussion grave sur les sujets et que, d’autre part, ceux-ci m’ont vivement encouragé à le faire » (Milgram, 1974, p. 238-239).

Comment a-t-il eu connaissance des réactions des sujets ? Par les procédures mises en place après l’expérience :

1)    Immédiatement après, révélation de la supercherie, réconciliation amicale avec l’élève, longue discussion avec l’expérimentateur pour dédramatiser.

2)    À la fin du programme, réception d’un rapport écrit.

3)    Questionnaire sur leur participation (84% se félicitant d’avoir participé).

4)    Un an après, rencontre avec un psychiatre des 40 sujets « jugés les plus susceptibles d’avoir été traumatisés par leur participation. (…) Nul indice ne permettait de déceler chez eux le moindre traumatisme ». (Milgram, 1974, p. 242)

« Je suis personnellement convaincu qu’à aucun moment nos sujets n’ont été exposés à un quelconque danger, qu’à aucun moment leur participation pouvait être préjudiciable à leur équilibre mental. Si j’en avais jugé autrement, j’aurais immédiatement mis un terme à l’expérience. » (Milgram, 1974, p. 240)

Après avoir étudié à fond tous les détails de l’expérience, je suis maintenant convaincu de l’honnêteté intellectuelle de Milgram et de sa préoccupation éthique, du profond respect qu’il manifeste envers ses sujets et du sentiment de responsabilité qu’il ressent à leur égard. Le fait même d’avoir mis en place ces procédures post-expérimentales permet de répondre aux deux critiques et témoigne d’une véritable préoccupation éthique de la part de Milgram. D’ailleurs, parmi les nombreuses réactions de ses sujets, il y en a une qui m’a particulièrement touché, celle d’un jeune Américain qui s’était montré totalement obéissant durant l’expérience. Il avait pu se remettre en question et était devenu objecteur de conscience pendant la guerre du Vietnam. Le mensonge est évidemment contraire au code de déontologie de l’expérimentation avec des êtres humains, mais paraît inévitable dans la situation, comme d’ailleurs dans beaucoup d’expériences de psychologie sociale.

La question de la soumission à l’autorité a-t-elle fait l’objet d’autres études en psychologie sociale ? Où en est-on ?

Milgram cite une autre expérience faite par une psychologue de l’Université de Yale, qui demandait aux sujets d’ingurgiter des biscuits inoffensifs mais au goût très désagréable. (Milgram, 1974, p. 9). En 1966, Hofling et ses collaborateurs ont réalisé une expérience troublante : dans un hôpital, un médecin, non connu, demandait, par téléphone, à des infirmières d’administrer un médicament mortel. Cet ordre allait à l’encontre de la déontologie de l’infirmière. Pourtant, sur les 22 infirmières contactées, 21 ont préparé les doses mortelles.

L’expérience de Milgram a été reproduite partout dans le monde avec des résultats comparables. Citons la dernière, en France, menée par Jean-Léon Beauvois en 2010 : il a organisé une télé-réalité, la Zone Xtrême, qui reproduisait l’expérience de Milgram, avec une animatrice vedette. Il a été scandalisé par les résultats : 81 % sont allés jusqu’à 450 volts. Il réagit : « La télévision est un totalitarisme tranquille » : « Je ne m'attendais pas à ce que la télévision possède un tel pouvoir sur M. Tout-le-Monde. Je dis bien pouvoir et non influence. L'influence, ce serait comme si la télévision était un modèle auquel le téléspectateur voudrait ressembler. Là, je constate qu'elle contrôle. »

 

Comment se prémunir contre une trop grande docilité face à l’autorité ? Peut-on éduquer les enfants et les jeunes à appréhender l’autorité de façon critique ?

Oui, ce doit être la préoccupation des parents et de tous les enseignants d’apprendre à savoir refuser ce que demande une autorité. C’est particulièrement le cas contre les abus sexuels. Depuis Étienne de La Boétie (1548), Discours de la servitude volontaire, de nombreux auteurs ont écrit pour lutter contre les asservissements.

En tant que psychosociologue, je pense que des formations, avec des jeux de rôle, pourraient permettre de préparer les enfants et les jeunes, mais aussi les adultes, à détecter les abus de l’autorité et à lutter contre eux, en s’affirmant. Le psychiatre Roland Gori prononçait en 2009 un magnifique discours où il reprenait la nouvelle de Melville, « Bartleby » : le copiste a appris à refuser tranquillement, en disant « I would prefer not to .»

 

 

Publié le 25/06/2020


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