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Une diaspora brillante : Alexandrie

Ecrit par Mireille Hadas-Lebel - Professeure émérite, Université Paris-Sorbonne

La prestigieuse communauté d’Alexandrie fournit l’exemple historique d’une vie juive dynamique et féconde en diaspora.

Si je vous demandais : « Quelle est la plus ancienne diaspora juive que l’on peut suivre à travers l’histoire ? » , vous me répondriez sans doute : la diaspora babylonienne, celle qui s’est constituée après la prise de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor et le transfert à l’est d’une grande partie de la population en -586. Les sources bibliques (Ezra, Néhémie) ne cachent pas qu’après le décret de Cyrus en -538, par lequel le conquérant perse autorise les exilés de son empire à rentrer dans leur patrie d’origine, tous les Judéens ou Juifs n’ont pas pris le chemin du retour. Ils constituèrent le noyau de ces communautés de Babylonie et de Perse à l’extinction desquelles nous assistons de nos jours.

L’exil est présenté par les prophètes qui l’annoncent – Jérémie notamment – comme une punition divine pour un peuple rebelle, infidèle à son Dieu : c’est la galout, en hébreu. Le terme diaspora, lui, vient du grec et se rattache à une racine qui signifie « semer ». Les « dispersés » sont « semés » ailleurs, sans qu’il y ait l’idée de châtiment. Il apparaît pour la première fois dans une Bible grecque, la Septante, produit de la plus brillante communauté juive hellénisée, celle d’Alexandrie en Égypte. Il y désigne non seulement un état de dispersion mais aussi des communautés concrètes, considérées comme des filles de Jérusalem. Pour le philosophe Philon, tous les Ioudaioi ont une « métropole » au sens de ville-mère, qu’est Jérusalem, et une « patrie », un père, qu’est le pays où eux-mêmes ou leurs aïeux sont nés et ont été élevés .

Malgré l’injonction du Deutéronome (17, 16) contre le retour en Égypte (« Vous ne recommencerez pas à revenir par cette route »), ce pays servait de refuge aux habitants du royaume de Juda menacés par les invasions venues de l’Est. Certains avaient offert leurs services à l’un des derniers pharaons et avaient établi vers la fin du VIIe siècle av. E.C. une garnison dans l’île Éléphantine. L’existence de cette communauté juive insoupçonnée jusqu’à la fin du XIXe siècle est attestée grâce à des découvertes archéologiques. On n’en a plus de trace après -400.

Les conquêtes d’Alexandre (-332) allaient changer la face de l’Orient. S’il n’est pas sûr, comme le veut une légende juive, qu’il passa par Jérusalem, les Juifs d’Égypte affirmaient du moins que certains Judéens avaient rejoint son armée et contribué à la fondation d’Alexandrie. Au bout de peu de temps, cette ville nouvelle, dotée d’un urbanisme qui paraîtrait encore moderne de nos jours, devint le véritable pôle de l’hellénisme, alors que l’étoile d’Athènes pâlissait. Le prestige des institutions culturelles de la nouvelle capitale de l’Égypte hellénisée rayonnait tout autour de la Méditerranée.

Un des premiers rois grecs, Ptolémée II Philadelphe, avait fait élever un édifice spécial destiné à abriter les livres qui se présentaient alors sous forme de rouleaux, la grande Bibliothèque. L’ambition du bibliothécaire grec Démétrios de Phalère était de porter le nombre de livres à 500 000. Découvrant qu’il ne possédait pas d’exemplaire de la « Loi des Juifs », il fit, dit-on, demander au grand-prêtre de Jérusalem d’envoyer à la cour d’Alexandrie des traducteurs connaissant l’hébreuet le grec. Selon un récit légendaire de l’époque, la Lettre d’Aristée à Philocrate , soixante-douze sages, six par tribu, furent envoyés par le grand-prêtre. Reçus avec tous les honneurs par le roi Ptolémée, ils se mirent au travail dans l’île de Pharos qui a donné son nom au célèbre phare et, ô miracle ! traduisirent toute la Tora en soixante-douze jours. La traduction emporta la satisfaction générale. Trois siècles encore après, on célébrait l’événement dans la communauté alexandrine comme un nouveau don de la Tora.

De nos jours, on se pose la question des raisons réelles de cette traduction. Les Juifs d’Égypte en voie d’acculturation ne comprenaient-ils plus l’hébreu ? À moins que, selon une hypothèse récente, le roi qui avait plusieurs communautés diverses dans son pays, n’entendît juger chaque groupe suivant ses lois propres. Il aurait donc commandé la traduction pour les besoins des tribunaux. Cette traduction, couramment appelée Septante, aura un effet imprévu : celui de contribuer plus tard à la diffusion du christianisme naissant dans le monde grec.

La communauté juive d’Égypte ne se réduisait pas à Alexandrie. D’anciens prisonniers de guerre avaient fourni des colonies de soldats-laboureurs jusque dans le Fayoum. Des inscriptions grecques appartenant à des synagogues du Delta et d’ailleurs ont été retrouvées. Ces quelques lignes de dédicaces datant des IIIe et IIe siècles av. E.C. constituent les plus anciennes traces de synagogues connues. Le Talmud nous a laissé une description émerveillée de la grande synagogue d’Alexandrie qui subsista jusqu’en l’an 117, mais l’habitat rend impossible toute fouille sur son emplacement qui se situait au centre de la ville, près du palais royal, là où s’était regroupée une grande partie des Juifs, sans qu’il s’agisse de ghetto.

Le plus illustre représentant de cette communauté est, au Ier siècle, Philon d’Alexandrie. Il possède une immense culture philosophique et l’applique au commentaire des textes bibliques, de la Genèse et de l’Exode surtout. Son œuvre colossale dont il nous reste une large partie est écrite en grec et se fonde sur le texte grec de la Septante . Il a cependant fait le pèlerinage de Jérusalem et apu sans doute y recueillir des interprétations des rabbins de ce temps. Nous aurions alors à travers son œuvre des traces d’un Midrash avant le Midrash (puisque les textes qui nous sont parvenus sont très postérieurs). Le fait qu’il utilise une base grecque l’entraîne aussiparfois totalement du côté de la philo-sophie. Ainsi, dans le tohu vavohu du deuxième verset de la Genèse, traduit dans la Septante par aoratos, « invisible », il voit une référence au monde des Idées de Platon.

Cette brillante communauté commença à connaître quelques alertes, encore du vivant de Philon. L’Égypte était devenue province romaine depuis -30 et le gouverneur romain avait tendance à favoriser les Grecs aux dépens des autres éléments de la population. Les Juifs commencèrent à se sentir discriminés. Un gouverneur voulut leur imposer le culte impérial et les accusa de manque de loyalisme. Un véritable pogrom eut lieu en l’an 38 dont Philon nous rapporte toutes les étapes dans son Contre Flaccus. Une ambassade auprès de l’empereur fou Caligula, conduite par Philon et quelques notables afin de demander confirmation du droit de cité, fut un échec. De graves émeutes anti juives secouèrent la communauté d’Alexandrie en 66, au moment où la Judée se révolta contre Rome. Le judaïsme alexandrin réussit à survivre quelque temps, mais en 115, pour des raisons qui demeurent encore obscures, une révolte juive commencée en Cyrénaïque s’étendit à l’Égypte et à Chypre. Deux ans plus tard, il ne subsistait plus rien de ces communautés.

Le brillant judaïsme alexandrin n’était plus représenté que par quelques rouleaux de la Bibliothèque que les premières églises chrétiennes récupérèrent pour leur enseignement.

Publié le 19/07/2019


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